Passeurs et reveurs de mots - L'adieu du Minotaure de Nyima Marin

19 août 2026 - 08:00 - 53 vues
Télécharger le podcast

Le 24 juin,
au Grand Arsenal de La Canée, je devais présenter mon roman un peu plus tard dans la soirée. Mais avant de parler,
j’ai regardé.

Sur un grand écran,
des images bleues se succédaient.

Un bleu que je ne connaissais pas.
Dense.
Sourd.
Comme si chaque photographie avait été trempée dans une encre unique.

L’homme qui les montrait s’appelle Nyima Marin.

Photographe et poète,
il présentait son livre,
L’Adieu du Minotaure.

Et une phrase m’a saisi :

il est né sur cette île, en 1987,
et il n’en garde aucun souvenir.

Enfant,
il a quitté la Crète trop tôt pour la retenir.

Quand il y revient, des années plus tard,
il aborde une terre dont il ne sait rien par lui-même.

Une origine portée par les papiers
et les récits des autres.

Alors il la photographie.

Pour s’en donner, enfin, une image.

Ce bleu porte un nom :
le cyanotype.

L’un des plus anciens procédés de la photographie.

On enduit un papier de sels de fer,
on l’expose au soleil,
puis on le rince à l’eau claire.

Là où la lumière a frappé,
le bleu se forme
et se fixe.

Marin venait de la physique.

Le voici revenu à cette chimie première,
presque nue :

un papier
où la lumière de Crète devient bleue.

Et soudain, le procédé rejoint sa quête.

Ce bleu naît de l’opération elle-même.

Le fer réagit à la lumière,
puis l’eau révèle le bleu.

Chaque image porte ainsi, dans sa couleur,
la trace de sa propre fabrication.

Comme un souvenir.

Car la mémoire, elle aussi,
recompose ses images
à mesure que nous changeons.

Marin pousse ce geste à son extrême :

donner à son passé sa première image.

Les premiers temps de l’enfance
nous reviennent par les récits
et les photographies prises par d’autres.

Toute enfance est peut-être
une île engloutie.

Pour donner corps à la sienne,
Marin emprunte ses souvenirs à la pierre crétoise :

le labyrinthe,
le Minotaure au centre du dédale.

Dans son poème,
les pierres solitaires murmurent,
« vibrant au rythme de souvenirs engloutis ».

Le souvenir qu’il ne possède pas,
il le fait dire par l’île.

Et l’île le lui rend en bleu.

Ce bleu ouvre alors une dernière question :

si l’origine ne nous revient que reconstruite,
qu’appelons-nous, au juste,
nous souvenir ?

Devant les images de Nyima Marin,
il n’y a sans doute pas une seule réponse.

Chacun repartira
avec son propre bleu.

Acheter en 1-Click

Commentaires(0)

Connectez-vous pour commenter cet article